jeudi, 29 mars 2007
De la France
« Ce livre expose un projet. J'aborderai bien sûr chacun des chapitres de notre avenir national, avec des engagements précis. Mais je veux avant tout dire ici ma vision de la France, non seulement de ses atouts, mais aussi de son être.
Car c'est de la France qu'il s'agit. Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours eu la France en mémoire, j'ai toujours eu la France en tête. Je la ressens. Je pense à elle avec affection, comme je pense à ceux que j'aime. Je pense à la France comme à une personne, faite d'histoire, tissée de valeurs, avec ses humeurs, sa conscience et plus encore, je ne sais quel mot employer, avec un inconscient de peuple qui n'a rien oublié des siècles pendant lesquels il s'est formé.
Ce n'est pas seulement un peuple, c'est une nation, exigeante, idéaliste sans doute, ambitieuse. C'est une nation dont la marque principale est l'unté, et qui se projette au travers du temps.
"Je crois en la France", ce passage obligé des professions de foi électorale signifie en général: croire que la France a des atouts pour l'avenir. Et c'est vrai.
Mais pour moi, ce "je crois en la France" signifie d'abord que la France existe, qu'elle a son caractère propre, son visage, son identité, ses valeurs, ses racines et que tout cela n'est nullement en train de s'estomper et disparaître. Au contraire. Quiconque entreprendrait de l'effacer ou se laisserait aller à s'ignorer exposerait notre pays à bien des secousses, à bien des révoltes silencieuses, sourdes, avant de devenir explosives. C'est une nation qui n'est pas soudée par l'origine, par la race, ni même par la géographie. Au travers du temps, les Français du premier cercle ont été rejoints par bien des exotiques... Des exotiques de près, méditerranéens, italiens, espagnols, atlantiques, portugais, flamands; des exotiques de plus loin, d'Europe centrale ou des marches de l'Est, des descendants d'esclaves déportés d'Afrique, des Africains du Nord ou d'Afrique subsaharienne; des exotiques d'Asie, le monde entier s'unissant pour faire la France. Et le ciment de tout cela, c'est une langue, et ce sont des valeurs universelles. »Et la suite porte sur ces valeurs universelles qui sont celles de la République, avec l'exégèse de sa devise, "liberté, égalité, fraternité", et de cette phrase de la constitution "La République est démocratique, laïque et sociale". On aura reconnu ce qui est presque le début de Projet d'Espoir, de François Bayrou (cela commence en bas de la première page).
Dans son "d'aussi loin que je me souvienne..." on aura reconnu une réminiscence du début des Mémoires de De Gaulle. Quand il parle de la France, François Bayrou est toujours un peu gaullien, comme si vivre profondément l'appartenance à la France aujourd'hui, c'était nécessairement rencontrer, sur ce point, De Gaulle; mais François Bayrou rencontre la France à sa manière, simple et sereine, sans cette rhétorique théâtrale dans le verbe, qui sent aujourd'hui son histoire, chez De Gaulle.
Ce texte a été écrit et publié avant la dérive électorale récente s'agissant de la Nation.
Chercher un antidote à la nausée, aux dérives récentes vers l'électorat de l'extreme-droite chez deux candidats qui croient que c'est en cédant à ses penchants, en lui disant ce qu'il a envie d'entendre comme ils le font à toutes les catégories de la population, en reprenant les thèmes de Le Pen qu'ils gagneront des voix, chercher cet antidote chez un centriste gaullien partisan de l'Europe qui parle de la France, peut paraître curieux. Il y a pourtant chez François Bayrou une conception apaisée, vécue en profondeur, de la France, à sa juste place, qui me rend ce qu'elle est cent fois mieux que les gesticulations électoralistes des deux autres. J'avais besoin de relire ce texte-là pour éviter la colère et la honte à la fois que suscitent les évènements de la campagne, qui dévoient l'idée même de la France. "Les révoltes silencieuses, sourdes, avant de devenir explosives" nous y sommes presque.
J'avais décidé de ne pas parler de ces provocations conjointes, l'une suivant l'un, parce que c'est manifestement cela que veut Nicolas Sarkozy, comme Le Pen, faire tomber la France dans l'affrontement, nous mettre en colère et finalement parler d'eux, parler de sécurité et d'immigration comme en 2002, et gagner les élections sur ces thèmes-là, en oubliant dans l'émotion tout le reste, le chômage, l'exclusion, l'école, l'environnement. Et j'avais envie de parler justement de ce qui n'est pas sur leurs lèvres, de ce qu'ils veulent faire oublier.
On veut nous pousser à vivre l'explosion pour pouvoir dire ensuite que la fermeté sécuritaire est nécessaire; les casseurs sont les meilleurs alliés de Nicolas Sarkozy. J'irais plus loin: Nicolas Sarkozy n'a jamais eu une si forte popularité que pendant les émeutes de 2005, il l'a compris, et comme il n'a aucun scrupule, il souhaite provoquer l'affrontement pour obtenir la popularité. Je crois qu'il ira se faire insulter à Argenteuil, se faire lancer des canettes, et déclencher une émeute pour gagner des voix.
J'avais décidé de ne pas en parler pour ne pas récompenser par l'expression de mon indignation (le mot est faible) les instigateurs de ce crime envers la société française, qui provoquent les violences et préparent les explosions pour en profiter dans les urnes. Et je ne condamne pas les policiers, qui là-dedans sont plutôt les victimes du système qu'on leur impose en les dressant à l'affrontement depuis 5 ans.
C'est en relisant ce texte que je me suis aperçu qu'il y avait mieux à faire que se taire: présenter la vision de la France de François Bayrou, comme antidote au dévoiement par les deux concurrents et Le Pen. Nausée, disais-je plus haut, quand ils parlent de la France, quand ils prennent entre affrontements et clowneries la France en otage. Parce que justement la France ne m'est pas indifférente, comme à tous les Français, et donc qu'elle soit prise en otage provoque en moi, je l'ai dit plus haut, colère et honte à la fois. Jusqu'ici seule l'extrême droite et la droite extrême osaient, et le supporter était déjà difficile, mais on pouvait compter sur les républicains: c'est fini. Comment ne pas provoquer de l'émotion quand il s'agit de la France?
Je me suis demandé pourquoi j'aimais la France, d'où cela venait dans mon enfance. Sans doute l'éducation familiale y était pour quelque chose, bien sûr; non qu'elle fût spécialement patriotique, au contraire, on ne parlait pas de la Nation, on la respectait simplement la France, avec naturel, dans les valeurs républicaines (je suis fils d'enseignants du public...); tout cela restait implicite - mais fort: la valeur de l'exemple. La génération actuelle de parents donne-t-elle aussi bien l'exemple? J'en doute souvent.
Le sport n'a jamais suscité chez moi d'engouement patriotique. La finale de la coupe du Monde 1998, elle a commencé à m'intéresser à la troisième mi-temps: un peuple rassemblé. J'ai longtemps pensé: que le meilleur gagne, et au fond, que ce soit la France ou non, qu'importe? N'y a-t-il pas aussi une sorte de dévoiement du patriotisme, parfois avec une légèreté de bon aloi, parfois gravement dans la violence, dans le comportement des supporters? De même, je n'ai jamais été un fanatique des défilés du 14 juillet.
Mais il y avait l'éducation nationale (enseignement public pour moi): les valeurs républicaines, on les sentait honorées, et pourtant je n'ai jamais appris la Marseillaise à l'école (si bien que je ne connais que le refrain, pour l'avoir entendu), ou suivi des cours d'instruction civique, ou fabriqué un drapeau (!).
La France, très tôt, je l'ai rêvée sur une carte, dans les cours d'histoire plus que de géographie, ces vieilles cartes suspendues par des crochets où l'on pouvait rêver le long des frontières et dans les couleurs, suivre les flèches des invasions, évaluer mentalement ce qui manque en se demandant pourquoi ça s'arrête là, au Nord, et pas un peu avant ou un peu après, dans cet espace d'une couleur différente.
La France, très tôt, je l'ai connue à travers sa langue, et par la lecture. Je lisais beaucoup, surtout des auteurs Français, et les valeurs, le caractère et les défauts mêmes qui sont la France passent dans la lecture des auteurs des siècles passés ou présents, dans le maniement de la langue, que l'auteur soit patriote ou non et dès les contes français qui .
Les livres qu'on aime vous constituent une patrie, et c'est d'ailleurs pour cela que ma patrie Française fût très tôt aussi doublée d'une patrie Européenne complémentaire de la première. J'aurais défendu volontiers, par exemple, avec toutes les raisons imaginables, de considérer comme Français certains auteurs Grecs, à commencer par Homère, lu d'abord dans des versions écourtées pour enfants puis en entier puis dans le texte grac et Platon, que j'ai lu en Français bien avant qu'on me parle de philosophie et que je l'étudie dans le texte aussi, en Terminale.
Je ressens donc comme profondément juste la définition de la patrie que donne François Bayrou. La France a bien un visage. Mais ce visage que vous voyez en vous-même, que vous voyez si vous faites la paix en vous, en quoi ressemble-t-il à ce que ces deux politiciens, trois avec Le Pen, donnent comme image de la France, à cet affrontement contre soi-même, à ces signes extérieurs de nationalisme, à cette pêche aux voix ? Ce visage profond de la France, lui, il est en paix. Quand à la société, c'est autre chose. Parlons donc au peuple de la société. Et l'état de la société mérite notre colère, notre colère envers les responsables qui ont mené à cette impasse-là notre société française.
17:35 Publié dans Parole de François | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : France, Bayrou, De Gaulle, Sarkozy, Royal, Le Pen, nation




Commentaires
et alors ??
on fait quoi ??
Ecrit par : bernard | vendredi, 30 mars 2007
Voyons Bernard, ne pouvez-vous préciser votre question? Je voulais parler de ma France et partager avec vous la vision de François Bayrou sur ce point, je crois que cela peut aider ceux qui comme moi sont choqués par la tournure de certaines campagnes. Le but n'était pas de proposer un programme, car ce n'est pas la France en tant que Nation mais sa société qui en a besoin, du programme. Simplement partager un peu de sensibilité à ce qu'est réellement la France, si dévoyée par ces trois candidats.
Mais si vous voulez poser une question sur autre chose, allez-y.
Ecrit par : Cratyle | vendredi, 30 mars 2007
Ecrire un commentaire