vendredi, 30 mars 2007

Les sondages, dossier du jour

Partie I. Deux questions sans réponse

Le débat sur les sondages s'est enrichi cette semaine de plusieurs informations très intéressantes, notamment du Canard Enchaîné, qui signale que dans les résultats bruts qu'il s'est procuré, Bayrou est devant Royal, et se demande pourquoi il se retrouve nettement derrière dans tous les sondages publiés; et d'Hervé Morin, qui s'est aussi procuré des résultats bruts de deux sondages fournissant les mêmes chiffres et constate que dans les publications de ces sondages, dans un cas un candidat gagnait trois points par rapport aux résultats bruts, et dans l'autre le même candidat perdait trois points par rapport aux résultats bruts. Et de se demander s'il n'y a pas bidouillages permanents. La réponse est oui, bien sûr. Mais quelle réponse a-t-on donné à ces deux questions précises?

D'une part, pourquoi Bayrou, à 27% dans les résultats bruts d'après Morin, est-il redressé à 21% et Royal, elle, nettement devant plus bas à 23% en brut, redressée à 27% si bien qu'elle se trouve nettement plus haut dans les résultats publiés?

D'autre part, pourquoi les redressements se font-ils d'une manière si différente, incohérente entre des instituts censés travailler scientifiquement (la réponse étant bien sûr que les redressement sont tous sauf scientifiques)? Pourquoi tant de secret autour des résultats bruts, cachés, autour des méthodes de redressement, à tel point qu'il faut attendre des confidences pour savoir que Bayrou était redressé vers le haut en décembre et l'est aujourd'hui très nettement vers le bas?

A ces deux questions précises, aucun début de réponse. Les instituts de sondage auraient tort de croire qu'ils pourront échapper aux interrogations très longtemps. Ce qui les guette, c'est une perte de crédibilité totale.

Partie II. Plaidoyers récents

Dans le Nouvel Observateur du 29 mars, on trouvait une interview de Jérôme Sainte-Marie (BVA) par Solène Cordier, et dans le Monde du 29 mars (daté du 30) une tribune de Roland Cayrol et Stéphane Rozès (CSA).

Rappelons que CSA a été sanctionné deux fois par la Commission des sondages pour son manque de déontologie (sondages d'intentions de vote des 7/3 et 14/3): le premier faisait progresser Bayrou de 7 points en une semaine, de 17% à 24%, le second le faisait baisser de 4 points en une semaine, de 24% à 21%, juste la semaine suivante; et c'est sur les redressements concernant Bayrou, seuls éléments significatifs de variation dans les résultats du sondage, que portait certainement l'avertissement de la Commission, laquelle, rappelons-le, ne rend pas publics les motifs de ses avertissements. La Commission demandait qu'on n'interprète pas ces sondages dans les médias. Mais c'était trop tard: ces deux sondages avaient été abondamment servis par tout le monde, tant pour la hausse spectaculaire que pour la baisse spectaculaire, chaque média en profitant selon sa tendance politique, et CSA s'est fait ainsi une belle publicité.

Le troisième sondage à s'être fait avertir par la Commission des sondages provenait de BVA (19-20 mars) et faisait baisser Bayrou de 21% à 17% en une semaine. Avertissement trop tardif là aussi pour empêcher qu'on ne fasse largement usage dans les médias de cette information spectaculaire, Bayrou est en baisse, puiskonvouldi, trop contents pour s'en priver. Et ce sont justement CSA et BVA qui, se sentant légèrement visés sans doute, ont cru bon de réagir dans les journaux. Ce ne sont pourtant pas les seuls à être concernés.

J'aurais plutôt confiance, par exemple dans les sondages Ifop, systématiquement accusés parce que le patron de l'Ifop est Mme Parisot, qui dirige le Medef et défend une ligne sarkozyste (ce qui ne l'empêche pas de recevoir l'argent du PS). Et ce précisément parce que Mme Parisot ne peut pas faire d'erreur en privilégiant un des futurs présidents possibles au détriment des autres, ce président possible risquant d'être son futur interlocuteur, parce qu'elle ne peut se permettre de voir son institut accusé de partialité par la Commission, ce dont ferait immédiatement des gorges chaudes une bonne partie de la gauche qui n'arrêterait pas d'en parler de longtemps... C'est plutôt rassurant.

Le plaidoyer pour les sondages de Cayrol et Rozès confine à l'hypocrisie. Rien que de la langue de bois là-dedans. CSA se défend contre l'accusation de bidouillage sans aucun argument, cela me rappelle la stratégie des médias quand on leur rappelle qu'ils ont des obligations envers le pluralisme à respecter: la liberté de la presse, risque pour la démocratie et compagnie... mais accepter de dire franchement qu'ils n'ont pas respecté leurs obligations, zéro. D'abord Cayrol et Rozès se présentent comme des boucs émissaires. Ensuite ils répondent à toute les questions qu'on ne leur pose pas pour donner une réponse de bon sens à côté du sujet.

Enfin ils refusent de publier leurs données brutes et revendiquent que leur méthode de redressement est bonne (même quand les autres sondeurs disent tout autre chose et la Commission les condamne). Comme il n'en parleront pas du tout, nous n'aurons qu'à leur faire confiance: c'est rassurant. Et comme c'est une tribune, ils n'ont pas à répondre à des questions gênantes sur les deux sondages récusés, ou sur les questions précises posées par le Canard ou Morin, et se contentent de n'en pas parler. Fermez le ban. On continuera comme d'habitude à interviewer sur les plateaux de la télévision et dans les journaux ces éminents spécialistes. Heureusement, il y a internet pour les coincer au besoin.

L'interview de Jérôme Sainte-Marie (BVA) est claire dès son sous-titre: "délirant"; mais ce mot ne figure nullepart : ajouté par le Nouvel Observateur? Au moins le Nouvel Observateur pose les questions, merci à Solène Cordier de ne pas les avoir toutes évitées: aux dénonciations de bidouillages, il répond excellemment "il existe en France une Commission des sondages, qui peut être saisie", et qu'il ne voit pas de quoi on peut bien l'accuser; que dire de plus? Justement, que BVA vient d'être épinglée, ce qui rend peu convaincant le ton vertueux, pour le sondage cité ci-dessus qui concerne justement très fort Bayrou (baisse de -4%, inventée?). Sainte-Marie répond à tous ces adversaires des sondeurs avec la vertu de l'innocent outragé, elle ne lui convient pas. De même quant il estime que si les sondeurs donnent des résultats différents en redressant, c'est parce que son travail est de l'artisanat! On croyait ça scientifique (au sens où les sciences sociales sont des sciences, c'est-à-dire de manière fort peu scientifique en réalité), mais non, bien sûr que non: c'est de l'artisanat - très rassurant pour la crédibilité. Ou quand il dit que "les méthodes de chaque institut sont validées par la Commission des sondages" (c'est scientifique puisqu'elle vous le dit la Commission) mais oublie de préciser que les méthodes de redressement ne sont pas communiquées par les instituts à la Commission.

Enfin, quand on lui demande pourquoi les lecteurs ne peuvent pas "prendre connaissance des méthodes de redressement de chaque institut", on a droit à: "D'abord, parce qu'elles sont compliquées." (merci décidément au nom de tous les imbéciles de ne pas nous surcharger de travail...) "Et je pense sincèrement que si les lecteurs avaient connaissance des résultats bruts, cela créerait des éléments de désinformation"car "l'opinion publique croirait davantage des résultats bruts si elle en avait connaissance", ce qui n'est pas totalement faux, mais indique surtout que la pédagogie des sondages n'est pas faite, oublie que les instituts cherchent surtout à garder leurs secrets peu reluisants d'arrière-boutique, et occulte que les sondages eux-mêmes ont pour utilité de servir à la désinformation dans les médias...
Tout cela n'est décidément pas bien reluisant.

Partie III. Sous-estimation de Bayrou: les hypothèses et la calculette...

Un début d'explication chez Sainte-Marie quand à la raison pour laquelle on sous-estimerait Bayrou dans les redressements: "Il s'agit de mouvements assez importants, que j'enregistre et que je répercute en tenant compte du taux de certitude des personnes, qui est, me semble-t-il, un élément important quand on sait que 60% des personnes interrogées ne sont pas sûres de leur vote." Autrement dit, plus on nous annonce d'indécis dans ceux qui votent Bayrou, plus on baisse son score. Cela justifie-t-il une baisse aussi forte dans les redressements?

Petit calcul en supposant que l'argument est le seul à intervenir: 40% de votes certains sur les 27%, c'est 10,8%; les 60% d'indécis représentent donc, sur les 27%, 16,2%.

Une partie des indécis est attribuée à Bayrou et les autres à Royal ou Sarkozy essentiellement. Mais 20% environ de ceux qui déclarent voter Royal hésitent entre Royal et Bayrou, 20% environ de ceux qui déclarent voter Sarkozy hésitent entre Sarkozy et Bayrou... en appliquant cette technique, une partie des 4,6% d'indécis votant Royal (20% des 23%) et des 7% d'indécis votant Sarkozy (20% des 35% brut de Sarkozy) doivent être comptabilisés en faveur de Bayrou. Quant à savoir quel pourcentage d'indécis changent d'avis dans chaque cas...

Pour donner une estimation en gros, supposons que la moitié des indécis change d'avis dans tous les cas: Bayrou est à 10,8+8,1+2,3+3,5=24,7%. Si c'est le tiers des indécis, Bayrou est à 25,5%. Si c'est deux tiers des indécis, Bayrou est à 24%. Le score de Bayrou est d'autant plus haut que peu d'indécis changent d'avis mais il semble difficile de considérer que plus de deux tiers des indécis vont changer d'avis. Evaluer Bayrou à 21% est particulièrement violent en regard des chiffres obtenus plus haut. Impossible ainsi.

Pour que cela soit possible, il faut que les indécis qui votent Bayrou partent et que les indécis qui votent Royal ou Sarkozy mais sont tentés par Bayrou ne viennent pas voter pour lui du tout ou presque. Petit calcul en supposant que c'est le cas: si Bayrou perd 6% sur les 16,2% d'indécis, soit qu'environ 37% des indécis votant Bayrou changent d'avis sans que les autres ne viennent les remplacer, alors on obtient Bayrou à 21%. Mais supposer que 37% des indécis qui votent Bayrou reviendront chez Royal ou chez Sarkozy sans qu'il n'y ait aucun mouvement dans l'autre sens, c'est supposer son échec pour mieux en déduire le résultat et en conclure qu'il baisse... Une énorme pétition de principe!

D'où la conclusion: ce chiffre de 21% traduit la conviction des sondeurs et non les observations faites sur le terrain. Aucun ralentissement constatable sur le terrain en quoi que ce soit... ni l'affluence aux meetings, ni les contacts aux distributions de tracts, ni rien... Et ce sont ces chiffres des sondages pourtant qui font la une des journaux et servent à nous manipuler.

D'ailleurs, que l'indécision ait une véritable importance, que cela ait pour conséquence une "fragilité" de l'électorat, je n'y crois pas, sauf catastrophe qui n'arrivera pas: Bayrou ne fait pas de bourdes, ne pense pas marketing, il ne se trompera donc pas et ne décevra pas.

Les sondeurs semblent pourtant croire à l'importance de cette indécision. Les dirigeants de CSA ou d'Ipsos par exemple, fréquemment dans les médias, en parlent sans arrêt comme un fou agite sa crécelle. C'est moins vrai chez Sofres ou Ifop.

Partie IV. Pourquoi ces différences entre instituts?

Bien sûr, ne soyons pas naïfs, il y a une part de manipulation; pour favoriser tel média, certes, ou pour coller à la couleur politique du partenaire. Plus encore sans doute pour faire l'évènement: les sondeurs savent bien que leur sondage sera repris, il faut qu'on puisse en tirer un évènement des intentions de vote surtout où les questions sont toujours les mêmes, une égalité entre grands candidats, une forte augmentation ou diminution de l'un, une surprise, quelque chose qui donne une raison de commander toujours plus de sondages (il y a eu 150 sondages en 2002, déjà dans les 280 cette année et ce n'est pas fini, rien qu'autour des présidentielles): c'est ce qu'apprécient le plus les clients que sont les médias.

Cependant il y a sans doute quelque chose de plus. Qui relève moins de la manipulation. Et qui ne doit cependant pas excuser les manoeuvres d'arrière-cuisine, disons-le. Peut-être la vérité est-elle donnée par Pierre Giacometti (Ipsos) dans une interview pour RFO du 20 mars sur les sondages, faite par Claude Sérillon et Dominique Roederer, interview très gentille pour les sondeurs certes, mais pas inintéressante. Voici sa remarque: la dynamique nouvelle impulsée par Bayrou ne correspond à aucune référence pour les sondeurs, impossible de se fier à ce qu'on savait sur la droite ou la gauche, sur l'UDF, sur les reports de voix à l'intérieur des camps et le reste; du coup il est particulièrement difficile à évaluer, et (il ne le dit bien sûr pas mais je l'ajoute) c'est pour cela que les sondeurs en cherchant à se rassurer sur la persistance des clivages et de ce qu'ils savent finissent à travers leurs hypothèses par préjuger que le phénomène nouveau est négligeable, ou du moins mineur, ou va disparaître... (ou finissent par mal l'évaluer).  

Ils sont dans l'erreur la plus totale, bien sûr, ces sondeurs, mais ils ont l'excuse de la nouveauté. Il n'est pas faux de penser que, si les électeurs n'ont guère de mal à s'affranchir des clivages auxquels ils ne croient plus, cette attitude de retour vers les habitudes est en partie la raison pour laquelle les médias et sondeurs, comme les appareils, comme sans doute une partie des retraités, a du mal à nous suivre et à trouver les repères de l'ère qui commence au-delà des deux camps habituels.

Au passage, un grand défaut aux affirmations de Giacometti: on ne peut contrôler sérieusement, par le vote définitif, que les sondages faits juste avant (disons la semaine précédente) mais rien ne permettra jamais de contrôler les sondages de cette semaine: si c'est différent, on nous dira dans 7 jours que les Français changent d'avis tout le temps, ce dont je ne crois rien... tout prouve au contraire que les quatre candidats, comme les autres, sont quasi constants depuis début mars.

Commentaires

Ah, ces sondages, ils étaient exemplaires quand ils le propulsait au firmament....

un peu de décence, les français ne sont pas que des C....

Ecrit par : Candide | samedi, 31 mars 2007

Ton article est excellent et très juste. Pourquoi ne le proposerais-tu pas à AgoraVox ?

Ecrit par : L'Hérétique | lundi, 02 avril 2007

Agoravox: j'y ai réfléchi en effet, mais il y a déjà eu des articles sur le sujet là-bas.
A Candide: ici vous ne trouverez pas beaucoup de compliments sur les sondages, vous pouvez les chercher...

Ecrit par : Cratyle | mardi, 03 avril 2007

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