mardi, 03 octobre 2006

L'interview: Jessica Pennet (ancienne présidente du Mouvement des Jeunes Européens)

A intervalles réguliers, je publierai sur mon blog des interviews (exclusives!) de personnalités politiques ou associatives pour aborder des questions de fond hors écume médiatique.

Au-delà de l'actualité du jour, il me semble nécessaire que l'on aborde concrètement les questions européennes dans une campagne présidentielle où les enjeux européens sont complètement oubliés, et pour cela il est nécessaire au préalable de revenir sur le référendum perdu de 2005. J'ai choisi, pour inaugurer la série, Jessica Pennet, des Jeunes Européens, dont elle était présidente lors de la campagne du référendum.

C'est donc une jeune militante d'un mouvement associatif non partisan favorable à l'Europe fédérale qui s'exprime.
A la fin de l'interview, on trouvera une série de liens pour aller plus loin dans la réflexion et la connaissance de l'interviewée.

medium_Jess_003.2.jpgCratyle - Pourriez-vous vous présenter?

Jessica Pennet - Je suis une jeune femme, d’origine franco-allemande, très impliquée dans le milieu associatif depuis des années et persuadée que l’avenir de notre pays passe par la construction d’une Europe intégrée.

Pourquoi avoir choisi de vous engager dans une association non partisane qui milite en faveur d'une Europe fédérale, les Jeunes Européens France et non, par exemple, dans un parti politique national?

Je me suis engagée en politique au sens de l’action pour la société très tôt, puisque dès 8 ans j’ai eu envie d’agir pour ma ville, pour les autres enfants… J’ai donc quelque part toujours eu cette fibre, cet engagement et j'ai souvent exercé des responsabilités associatives, scolaires, municipales ou autres.

Quand j’ai découvert les « Jeunes Européens », en 2001, j’ai estimé que c’était l’association qui défendait le mieux les idées que je voulais porter, tout en ayant un aspect très pratique, puisque l’association mène beaucoup d’actions de proximité et d’information.

Par contre, je n’ai jamais été attirée par la politique au sens politicien. Je ne me reconnais pas dans le clivage gauche-droite qui structure le paysage politique français ; je trouve que les discours politiques dans lesquels l’opposition rejette systématiquement tout ce que fait la majorité et inversement, quel que soit ce qui est proposé, n'est pas constructif.

C’est certainement l’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas choisi de rejoindre un parti politique ; je crains de m’y sentir enfermée dans les idées d’un « clan » alors que ce qui me passionne c’est l’ouverture aux autres, les débats, l’échange d’idées…

Comment définiriez-vous vos valeurs ou votre idéal ?

Je crois en « l’Homme », en quelque sorte, je suis marquée par les valeurs humanistes. Je pense que les autres sont une richesse qu’il faut savoir écouter, cultiver, respecter. Je pense donc qu’il est nécessaire et gratifiant de s’engager pour les autres, pour la collectivité.

Je crois aussi au progrès : je ne veux pas me résoudre à l’idée que « hier » était mieux « qu’aujourd'hui » : je pense que chacun peut contribuer à améliorer notre monde et que rien n’est joué d’avance.

C’est certainement pour cela que je m'investis autant pour le projet européen : c’est certainement l’un des plus beaux projets que nous connaissons.

Quelles sont les activités des Jeunes Européens? Qu'apportent-t-ils aux jeunes qui choisissent d'adhérer?

Les Jeunes Européens ont deux types d’activités essentielles : d’une part des activités d’information, de sensibilisation du grand public et en particulier du public jeune aux questions européennes et d’autre part, des actions de réflexion et de lobbying sur l’avenir de l’Europe. Ainsi, les adhérents trouvent des activités correspondant à différents centres d’intérêt. Ils peuvent réfléchir, écrire, proposer tout en sachant que leurs propositions seront relayées au niveau politique, national et européen, via nos différentes structures. Ils peuvent aussi participer à des actions telles que « Europe à l’école », des actions de rue, des séminaires européens… pour échanger sur l’Europe avec d’autres jeunes, d’autres personnes, ce qui est extrêmement enrichissant.

Pourriez-vous nous citer en guise de bilan quelques souvenirs de votre passé de présidente de cette association?

« Europe à l’école », que j’évoquais à l’instant, est un programme qui existait déjà quand j’ai découvert l’association mais qui a connu un véritable essor lorsque j’étais présidente des Jeunes Européens France. C’est un programme de débat très enrichissant et passionnant, car les remarques des jeunes sont toujours fraîches et censées.

L’autre grand souvenir de cette présidence est l’opération le « Pari(s) de l’élargissement » que nous avons menée en 2004. En deux semaines, nous avons organisé chaque soir la découverte d’un autre pays qui s’apprêtait à rejoindre l’UE puis une très grande journée et soirée de fête avec des jeunes de toute l’Europe le samedi premier mai. Nous avons sûrement été l’une des rares organisations à organiser un grand événement à cette occasion. Cela a été une grande et belle fête que je garderai longtemps en mémoire.

Enfin, bien sûr, j’ai été très marquée par la campagne référendaire et j’ai beaucoup appris… en bien, comme en mal. Sur le plan personnel, cette période a été très enrichissante pour moi et j’ai noué des amitiés que j’espère durables et profondes.

Les Français, et plus généralement les autres européens aussi, se sentent-ils vraiment citoyens européens, ou plutôt en quoi se sentent-ils ou non citoyens européens?

Il est difficile de parler pour les autres. Les études de sociologie que j’ai faites montrent qu’une majorité de Français se sent également Européens, mais rares sont ceux qui se définissent comme étant Européen avant tout.

Pourquoi ? Certainement parce que les liens avec nos voisins ne sont pas encore assez forts. Même si nous voyageons de plus en plus, si nous apprenons de mieux en mieux les autres langues, chacun garde son système politique, médiatique, ses références culturelles et à dire vrai, cela me semble tout à fait sain !

Je ne souhaite pas que l’identité européenne vienne se substituer à une identité régionale ou nationale. Ces identités se cumulent à mon avis. Personnellement, je me sens Lyonnaise, Française et Européenne (même si parfois je me sens Européenne avant de me sentir Française). L’identité européenne est encore en construction, c’est ce que nous allons en faire qui importe : quel projet allons nous porter tous ensemble ? C’est ce projet qui nous permettra de nous sentir de plus en plus proche de nos voisins, de former un ensemble cohérent et unifié.

Les jeunes semblent comprendre, mieux que les adultes peut-être, que l'essentiel n'est pas dans l'économique, mais ailleurs, dans la définition de l'Europe ou la mise en oeuvre de ses valeurs. Du coup, leurs questions sont différentes, leurs attentes aussi. Mais peut-être suis-je trop optimiste. Pourriez-vous préciser ces questions, ces attentes, et les obstacles rencontrés pour les convaincre dans la campagne ?

Je pense que la différence ne se fait pas sur l’économie. A mon sens, la divergence la plus importante entre générations porte sur le regard sur l’autre. Les jeunes n’ont pas peur des autres à priori. Ils ne croient pas que quelqu’un risque de venir leur prendre leur travail ou leur argent, ils croient plutôt à la communauté, au fait que l’on peut construire ensemble, mieux que chacun dans son coin. C’est là à mon avis la différence essentielle.

La difficulté que nous avons eue à convaincre les jeunes dans cette campagne portait sur ce fait : ils avaient l’impression qu’en disant oui à la constitution ils donnaient un blanc seing à l’Europe telle qu’elle progressait depuis une dizaine d’années, alors qu’eux attendent une Europe plus proche de leurs préoccupations, plus d’échanges avec leurs voisins, plus de solidarité entre Européens. Et je partage complètement ce désir ; mais il est vrai qu’une partie des représentants politiques qui a défendu le oui ne nous a pas aidé à tordre le cou à ces craintes. En effet, les arguments du oui étaient souvent tournés vers le passé, l’histoire… or, les jeunes ne s’intéressent que modérément au passé : ils veulent construire l’avenir. Certains ont cru, qu’en votant non, ils arriveraient à secouer leurs dirigeants politiques et à faire entendre leurs attentes, ce qui n’a pas été le cas.

Vous avez écrit en 2004 un livre avec d'autres militants du Mouvement Européen France, A nous l'Europe, pour expliquer l'Europe aux jeunes de 16 à 26 ans ce qu'est l'Europe. Pensez-vous que cela n'est pas correctement fait en France, par exemple par l'école ou les médias?

C’est le moins qu’on puisse dire… je ne souhaite pas juger l’école car de nombreux professeurs s’investissent pour faire découvrir l’Europe et les Européens à leurs élèves. Malheureusement, cela est souvent insuffisamment pris en compte dans les programmes et c’est pourquoi l’action « Europe à l’école » bénéficie d’une résonance très favorable auprès des élèves.

Les médias sont pour moi particulièrement problématiques, car je les trouve actuellement dénués de sens critique. Là aussi, il y a des exceptions parmi les journalistes et les émissions. Toutefois, dans la plupart des cas, les responsables politiques interviewés sont peu remis en question : on les laisse dire tout et n’importe quoi (cela était particulièrement vrai pendant le référendum : dans le camp du non, comme du oui). On ne s’intéresse à l’Europe que quand il y a des problèmes, on traite ce sujet comme des affaires étrangères, alors que les décisions prises au niveau européen ont un effet direct sur nos vies quotidiennes….

Quelles ont été les conséquences du non au référendum sur le moral des jeunes militants de votre association, qui s'étaient beaucoup investis pour le oui, ou le développement de ses activités?

Bien sûr tout le monde a été déçu, mais c’est dans un esprit combatif que nous avons appris la nouvelle. Le projet d’une Europe fédérale que nous défendons va prendre du retard, mais nous continuons à nous investir.

En fait, cela n’a pas changé grand-chose dans nos pratiques : il faut continuer et multiplier les occasions d’échange, les actions de proximité !

Une chose est nouvelle pour nous suite à ce référendum : nous avons appris à agir en vrais « militants ». Nous avons collé des affiches, distribué des tracts, mis des autocollants… Aujourd'hui, nous continuons, nous avons développé des campagnes de rentrée autour de thématiques spécifiques pour afficher notre présence plus régulièrement.

Quelles sont les causes proprement françaises au non au référendum, et celles qui sont partagées par nombre d'autres pays européens?

Je crois que beaucoup d’Européens ont envie que l’Europe se préoccupe plus de leurs problèmes quotidiens, qu’elle soit plus proche d’eux et plus active. Cette crainte de voir se développer une Europe technocratique, uniquement orientée vers des objectifs économiques est partagée.

Là où il y a une spécificité française, c’est dans une certaine forme d’arrogance : croire qu’en disant « non » tout seul dans notre coin à quelque chose qui a été débattu pendant plusieurs années et que tout le monde se pliera à notre volonté est une chimère héritée de la révolution française. Cette attitude nous est d’ailleurs souvent reprochée par nos partenaires et elle m’agace personnellement au plus haut point.

Partagez-vous l'idée que tout le travail d'information, d'explication, de débat sur l'Europe, pendant des années, n'a été tourné que vers les élites, les représentants, et non vers le peuple? A votre avis, quel degré d'influence cela a-t-il pu avoir sur le non au référendum en France?

Qu’appelez vous « tout le travail d’information » ?

Oui, la plupart des colloques et des actions organisées sur le sujet réunissent souvent les mêmes personnes, des personnes intéressées et impliquées dans la construction européenne, mais de là à dire qu’il ne concerne que les élites… Si déjà ce travail avait touché toutes les élites, cela aurait pu être intéressant, mais ce travail est resté très confidentiel, l’œuvre de quelques organisations.

Ces organisations tentent aujourd'hui de mener de plus en plus d’actions à destination du grand public, mais le problème est bien qu’elles ne sont pas suivies dans ces démarches par les élites, les représentants politiques ou encore le monde médiatique. Ce travail de pédagogie et d’information n’est pas relayé par un monde où règnent les petites phrases, les jeux de personne etc.Pour que, entre l'Europe et le citoyen, le courant passe, comment trouver de nouveaux relais dans la presse, le milieu politique, les associations, sur le Toile, ou transformer ceux qui existent, à la
fois pour porter la parole européenne au citoyen et peut-être surtout pour porter celle du citoyen à l'Europe?

Je pense que je ne vais pas vous surprendre en vous disant que je crois beaucoup au renouvellement générationnel… j’espère que les jeunes sauront diversifier leurs sources d’information, auront un regard plus critique, sauront rompre avec la langue de bois dans les partis politiques…

C’est certainement très ambitieux, mais je ne crois pas que la génération actuellement au pouvoir ne s’investisse pour changer quoique ce soit à un système qui l’a portée au plus haut.

Attention, il ne faut pas non plus tomber dans le « jeunisme » : nous avons beaucoup à apprendre et à partager avec nos aînés, mais il serait bon qu’aujourd'hui ils laissent de la place pour que les jeunes générations puissent s’exprimer tout en restant fortement présents dans des positions de conseil, d’encadrement, d’échange d’expérience…

Que faut-il changer dans les habitudes européennes, et aussi les habitudes françaises, des institutions comme des dirigeants, pour rendre possible une participation du peuple aux choix de l'Europe?

Il faut parler d’Europe : expliquer les enjeux européens aux Français, leur dire en quoi telle ou telle décision les concerne en bien, comme en mal. Il faut faire en sorte qu’il y ait systématiquement un volet Europe dans toutes les élections, car l’ensemble de nos décideurs ont aujourd'hui des relations avec elle.

Il faut surtout réformer le mode de désignation des commissaires européens et en particulier du Président de la commission pour que celui-ci soit directement issu du suffrage des citoyens et qu’il ait ainsi une posture de gouvernement.

Il faut enfin donner plus de poids au parlement européen dans les décisions.

Le Mouvement européen et celui des Jeunes Européens sont-il adaptés, tels qu'il sont aujourd'hui, à l'époque qui s'annonce où il faudra construire l'Europe beaucoup plus avec les peuples? Comment envisagent-ils leurs rôles, leur avenir, les modifications nécessaires pour atteindre leurs objectifs?

En tant qu’associations, le Mouvement européen et les Jeunes Européens sont adaptés au monde actuel dans lequel la parole et le débat politique passent de plus en plus souvent par le milieu associatif. Par contre, des réformes internes sont nécessaires pour permettre plus de démocratie, plus d’ouverture au sein même de l’association.

Les responsables de l’association l’ont bien senti et ces réformes sont en cours…

Pourquoi n'avez-vous pas renoncé, après le non au référendum européen en France et aux Pays-Bas, à obtenir une constitution européenne? le sens de votre combat est-il différent aujourd'hui?

Attention à ne pas se tromper de combat : nous ne nous battons pas pour cette constitution européenne. Nous souhaitons une Constitution européenne, qui régisse l’organisation de l’Europe afin de la rendre plus démocratique, plus proche et plus responsable devant ses citoyens.

Nous voulons une Europe avec plus de compétences sur la scène internationale et plus de moyens pour ses actions d’échange, d’enseignement, de recherche…

Nous voulons une Europe plus solidaire et là aussi cela passe par des moyens renforcés et une prise de décision plus démocratique.

Ce combat n’a pas changé… il a tout au plus pris du retard.

Pensez-vous qu'il soit possible d'obtenir que les Français décident de signer demain la constitution refusée hier? Ou faudra-t-il renégocier une constitution différente, et en quoi devrait-elle être différente?

Il me semble difficile de demander aux Français de revoter sur le même texte, même s’il semble également difficile de dire aux 15 pays qui ont dit oui que leur vote ne compte pas.

Idéalement, je souhaiterais que nous investissions nos députés européens qui seront élus en 2009, d’un mandat de constituant. Ainsi, ils se réuniraient pour reprendre le texte du traité constitutionnel et en ôter tout ce qui ne relève pas d’une constitution. Ils pourraient l’amender, l’enrichir de tous les éléments qu’ils auront présentés aux électeurs lors de leur campagne. Bien entendu, ce nouveau texte devra être adopté à la majorité des députés (ce qui implique l’abandon de la règle de l’unanimité) puis ratifié par un grand référendum paneuropéen.

La branche française des Jeunes Européens a voulu exprimer son "deuil face une Europe toujours sans constitution" lors d'un sit-in l'après-midi du 28 mai, veille de l'anniversaire du 29 mai 2005 où le référendum européen avait eu lieu en France, sur le terre-plein de l'Arsenal, place de la Bastille à Paris.
J'ai eu envie en l'apprenant sur votre site de crier: bravo! enfin une action pour l'Europe dans la France amorphe d'aujourd'hui. Pourquoi aucune autre organisation ne semble-t-elle avoir surmonté le non au référendum en France pour passer à l'action? Timidités électorales de la plupart des partis politiques? Sentiment que tout est déjà joué? Repli des Français sur leur pays en attendant 2007?
 

Euh... vous connaissez beaucoup de partis politiques qui organisent des actions ou des manifestations uniquement sur la thématique européenne ?

A mon avis les organisations politiques se sont passé le mot pour ne pas rouvrir cette blessure : en particulier à gauche, mais aussi à droite. Le problème aujourd'hui est que le clivage droite – gauche ne correspond pas au clivage qui scinde les Français sur la thématique européenne. Celui-ci relève en effet plutôt d’une division entre ceux qui sont « ouverts » sur le monde, l’altérité… et ceux qui sont « fermés ». Or, il y a des « ouverts » et des « fermés » au sein des partis politiques et à la veille d’une campagne présidentielle, l’heure est à l’union ou à la synthèse… fusse-t-elle purement de façade !

Je pense que les citoyens qui ont voté non en pensant ainsi aider l’Europe à se secouer doivent être très déçus par ce qui se passe actuellement. Ceux qui ont voté oui, le sont de toute façon…

Vous n'avez pas vu beaucoup de monde pour cette première action. Est-ce parce que l'Europe est sortie de l'actualité dans une France dans laquelle les médias ne parlent plus que des présidentielles, et comment la remettre au coeur de l'actualité aux yeux des Français?

Je crois qu’il y a plusieurs explications : c’était le jour de la fête des mères, à l’occasion d’un week-end prolongé et en pleine période d’examens… Voici déjà quelques raisons qui expliquent pourquoi la mobilisation a été faible.

En outre, il ne faut pas nier le fait que nos adhérents sont aussi intéressés par la politique en général et qu’ils sont en ce moment plus préoccupés par la question des élections de 2007 que par l’Europe dont ils savent de toute façon que l’avenir se joue aujourd'hui plutôt en Allemagne, pays qui en assurera bientôt la présidence. Il faut savoir parfois se reposer pour mieux mobiliser de nouveau lors des prochaines échéances.

Toutefois, je vous rassure, il y a encore une grosse partie de militants très actifs et passionnés qui oeuvrent pour tenter de faire en sorte que l’on parle un peu d’Europe durant la campagne de 2007. Notamment via la campagne sur le service civil européen. [pétition accessible sur ce blog NDLR]

Ces médias sont-elles en phase avec le citoyen qui attend peut-être davantage, depuis un an, des réponses sur l'Europe que quelques mots à l'occasion d'un anniversaire? Les Français ont-ils été, le 29 mai, victimes de la tendance des médias à se limiter au politicien au lieu d'aborder les vrais enjeux?

Je pense que les Français ont été « victimes » de médias qui avaient peur de s’impliquer dans cette campagne. De ce fait, les journalistes ne sont jamais intervenus pour démêler le vrai du faux, recadrer les débats et repositionner les vrais enjeux. Et cela, quelque soit le camp en présence. Il était difficile dès lors pour les Français de comprendre qui disait vrai et qui disait faux…

En tout cas, je pense qu’il est vrai de dire que les Français se sont passionnés pour ce débat et j’espère qu’ils feront pression pour qu’on leur reparle d’Europe bientôt.Appelleriez-vous ceux qui veulent une constitution et se sentent orphelins d'une action en faveur de l'Europe à vous rejoindre dans d'autres actions pour "porter le deuil" eux aussi ou en sortir et dialoguer avec vous?

L’action « deuil » était une action symbolique. L’écrasante majorité de nos actions est tournée vers l’avenir : comme le montre par exemple le titre de notre université d’été post référendaire « l’odyssée continue ». Tous ceux qui souhaitent œuvrer pour faire en sorte que l’Europe trouve sa place dans le champ politique, médiatique et dans la vie quotidienne des Français sont les bienvenus !

Les Jeunes Européens avaient choisi d'informer le 28 mai 2006 sur les enjeux de cette constitution. Quels sont les principaux d'après vous?

Je les ai déjà cités précédemment : une Europe plus proche des citoyens, plus démocratique, capable d’agir sur la scène internationale, investissant fortement dans les compétences d’avenir (recherche, éducation, santé…).

Tout n'a-t-il pas déjà été dit lors de la campagne référendaire? Ne courez-vous pas le risque de la lassitude et d'une écoute limitée? Pourquoi pourriez-vous convaincre mieux aujourd'hui qu'hier ceux qui ont voté non? 

Je crois que le message d’avenir que nous avons porté durant la campagne référendaire a été très peu entendu et très peu relayé. En effet, les médias manquant de personnel politique de premier plan pour le non, se sont tournés vers les associations, mais ils n’ont pas fait de même du côté du oui.

Nous portions un message différent de celui de la plupart de nos responsables et je crois que celui-ci est plus que jamais d’actualité.

Vous aviez à peine quitté la présidence du Mouvement des Jeunes Européens, après le référendum, et vous venez de lancer un réseau d'associations, Ensemble pour l'Europe. Quels sont ses objectifs et ses principes? 

Nous avons voulu nous regrouper pour être plus audibles sur les questions européennes. Nous espérons ainsi pouvoir toucher plus de monde et attirer l’attention des médias. Nous souhaitons notamment développer une veille médiatique afin de dénoncer plus fortement les manquements sur les questions européennes et enfin et surtout, nous souhaitons apporter autant que possible un éclairage européen aux enjeux de notre quotidien.

Pourquoi un tel réseau? Pensez-vous que pour reconquérir le projet européen, l'essentiel ne soit pas le travail de terrain, à la rencontre des citoyens, et non une association d'associations?

En fait l’objectif d’ensemble pour l’Europe est justement de démultiplier nos capacités à mener des actions de proximité et de terrain. L’idée est de proposer à d’autres structures partout en France, que leur objet soit ou non l’action européenne, de les aider à organiser des événements européens : en les aidant à trouver des intervenants européens, à organiser des sessions d’information, à se procurer du matériel…

Aviez-vous diagnostiqué des failles dans l'organisation de ces associations qui ont milité pour le oui, ou une certaine inefficacité? Est-ce la nécessité de s'unir pour être visibles des médias, ou prises en compte par l'Europe?

En effet, le mouvement associatif pro européen est très morcelé et s’il est souvent bien connu des décideurs politiques nationaux ou européens, il l’est moins des médias, de la société dans son ensemble. C’est là certainement l’une des failles les plus importantes que nous espérons combler en nous unissant ponctuellement.

L'objet de votre thèse de doctorat au CEVIPOF (Centre d'Etude de la Vie Politique Française, rattaché à Sciences-Po, voir le lien ci-contre) était l'analyse de la couverture de l'UE par les médias lors de la campagne de ratification de la Constitution européenne. Je vais en profiter pour vous demander si l'une des deux opinions, tenaces toutes deux, selon lesquelles l'un ou l'autre des camps avait été favorisé en France est valide et en quoi.

Il est avéré que le camp du oui a bénéficié de plus de temps de couverture dans les médias traditionnels (tv, radio, presse écrite…) que le camp du non (environ 55% contre 45%). Par contre, les sites pour le non ont été largement plus représentés sur le web que les sites pour le oui. Je crois que l’écart était de près de 75% contre 25%. Une analyse très intéressante sur le sujet figure sur le site de toute l’Europe [lien ci-contre sur ce blog NDLR].


Quelles différences principales, ponctuelles lors de cette campagne autant que régulièrement observées en temps normal, y a-t-il entre les médias français et les médias allemands ou espagnols?

Elles sont nombreuses : la télévision est en Espagne encore largement dominée par le politique. La campagne pour le oui y a été absolument massive et relayée par les sportifs, le monde de la culture… Elle était omniprésente et presque un peu infantilisante.

En Allemagne au contraire, la distance critique entre le journaliste et le politique est tellement forte que les JT s’interdisent de traiter des thématiques de campagne en période électorale. Les débats ont lieu uniquement dans des émissions de débat, où le journaliste se pose en véritable arbitre et, si j’ose dire, il procède à une attaque en règle de chacun des candidats. Les journalistes allemands ne sont pas des tendres avec le personnel politique ! Pour vous donner une autre illustration de cela, ce sont les journalistes qui choisissent quel ministre ils convoquent à la conférence de presse hebdomadaire à Berlin, selon qui ils ont envie d’entendre et à quel moment… En France, c’est l’inverse ! Les journalistes viennent à l’invitation des responsables politiques.

En marge des médias de masse qui font l'objet de votre étude, internet a joué un rôle majeur, pour la première fois, dans la campagne électorale du référendum. Pensez-vous qu'il a été déterminant?

Oui, internet s’est réellement révélé comme outil lors de ce référendum et je pense que c’est plutôt une bonne chose. Le seul problème est qu’il est encore plus difficile d’obtenir des informations vérifiées sur le net qu’ailleurs. Il faut se méfier de ce qui circule sur le net. Mais là aussi, je vous renvoie à l’étude publiée sur le site de toute l’Europe.

Les associations fédéralistes comme les citoyens favorables à l'approfondissement de l'Europe sont-ils à la hauteur dans le débat médiatique sur internet aujourd'hui? Il est rare qu'ils se citent même les uns les autres (très peu de liens par site en moyenne).

Il y a certainement des progrès à faire, mais je crois que tout le monde en prend conscience aujourd'hui. De notre côté, nous avons ouvert un site spécial « www.taurillon.org » [lien sur ce blog NDLR] qui est le site uniquement dédié au débat européen. Nous avons lancé ce site après le référendum pour décrypter l’actualité européenne et mettre un peu d’Europe dans le débat national. Je crois que de nombreux liens sont faits vers d’autres sites… Peut être sont ils encore insuffisants, mais l’équipe de rédaction y consacre beaucoup d’énergie et de temps et toutes les remarques sont les bienvenues !

Que pourrait-on dire, finalement, pour pousser à l'action en faveur de l'Europe et sortir du deuil?

Je ne crois pas que l’Europe soit en deuil aujourd'hui… elle est en panne ! Pour sortir de l’inertie, il faut agir : se mobiliser, réfléchir, proposer et agir. Tout en sachant que nous ne sommes pas seuls et que cette mobilisation et cette réflexion doivent se faire en concertation avec nos partenaires.

medium_1.2.jpgLiens sur Jessica Pennet, extraits:

Un portrait, sur Animafac: http://animafac.net/article.php3?id_article=515

Article sur l'adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie dans Ensemble oui, 13 juillet 2006 : http://www.ensemble-europe.fr/spip.php?article197

Intervention, table ronde l'Europe que nous voulons au colloque UDF du 13 mai 2006: http://udf.org/participer/colloques/europe/avenir_europe....

Articles sur le site des Jeunes Européens France: http://www.jeunes-europeens.org/auteur.php3?id_auteur=4

Ensemble pour l'Europe, son réseau (lien sur ce blog): http://www.ensemble-europe.fr/

Sur les peurs liées à l'élargissement, en introduction du débat Bernard Thibault / Michel Barnier de Notre Europe avant les élections européennes de 2004: http://www.mouvement-europeen.org/pdf/conf17-02-04.pdf

"Carton rouge à Jean-Luc Mélenchon", sur la Lituanie, dans la revue des Jeunes Européens, Le Taurillon : http://www.taurillon.org/article.php3?id_article=526

"Avoir trente ans et rêver d'Europe", tribune collective dans Libération, 26 mai 2005: http://www.taurillon.org/article.php3?id_article=3

Livre en collaboration: A Nous l'Europe, l'Europe expliquée aux jeunes par Bernadette Bras, Jessica Pennet, Christiane Pinon, Héloïse Tarraud, 2004, seconde édition: Editions Diateino, 2005.

Lien vers les Jeunes Européens France : http://www.jeunes-europeens.org/ (adhésion en ligne possible)

La revue Le Taurillon (Jeunes Européens): http://www.taurillon.org/

Wikipédia sur les Jeunes Européens : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jeunes_Europ%c3%a9ens_France