dimanche, 28 mai 2006

Eloge du banc, une nouvelle

Le recueil : Ricercare, de Geneviève Serreau, Collection Maurice Nadeau des Lettres Nouvelles, chez l'éditeur Denoël; une collection de grande qualité, un des quelques auteurs qui m'ont beaucoup donné dans leurs ouvrages, spécialement dans leurs nouvelles. Ces nouvelles sont remarquablement construites et le recueil l'est aussi, ce qui est beaucoup plus rare. Un livre épuisé, depuis longtemps, parce que l'éditeur ne veut pas s'épuiser à défendre ses propres livres. Et je n'ai donc pas trop de scrupule à publier une nouvelle de ce recueil.

On ne sera pas surpris, je pense, après lecture, que je publie cette nouvelle-là sur un blog politique parisien. Non, vraiment pas surpris.

Et pourtant mon édition est du 17 avril 1973, date de l'imprimeur. Inactuel? On en jugera.

La ville de Paris, la Région et l'Etat se rejettent les responsabilités. Aucun n'est concerné, voyez-vous, car ils ne votent pas, eux. Il faut contenter les bobos, et tous les autres, et l'on verra après. On fait un paquet avec toutes les détresses, et les leurs sont noyées dans le forfait. Combien chaque hiver, on ne sait plus. L'UDF est la seule à être intervenue à nouveau, au conseil des 15et 16 mai 2006, pour qu'on fasse enfin quelque chose. Elle a sauvé l'honneur. Mais je parie qu'elle ne sera pas écoutée et que l'on continuera à voir des tentes et des couvertures partout dans cette ville, comme une honte permanente, et, hélas, acceptée, même par les politiques.

Il s'agit de la nouvelle centrale du recueil de Geneviève Serreau, onzième sur vingt et une.

 

Eloge du banc

Ils meurent sur les bancs. Pas tous. Mais beaucoup font ça sur les bancs. Les seuls endroits horizontaux dans une ville si on y réfléchit un peu. Très simples, vert épinard, deux petits pieds contournés, une planche pour l' "asseoir" à babord, une à tribord, une barre d'appui commune, un vide important, commun aussi, entre barre et planches.Quelque chose de digne dans l'allure, ascétique en même temps qu'affable, bien que ce soit conçu pour qu'une fois assis on se tourne le dos.Tout le reste, dans une ville, réverbères, bornes de police, d'eau ou de pompiers ou de postiers,arbres, passants, tout, vertical. Or, pour mourir il faut de l'horizontal. Il y a bien les appuis de fenêtres, mais généralement trop hauts, trop étroits - au moment de mourir on n'a pas trop le goût des acrobaties. Bon pour les chats et les enfants mais eux ne meurent jamais là. Sans compter que les propriétaires des fenêtres vous guettent derrière les rideaux et ils ont vite fait de vous pousser en bas. Restent les trottoirs où règnent les ivrognes aux yeux mous et les amputés à moignons, sourds-muets de naissance, paralysés paumés mal de Pott, qui dessinent des Vierges avec des craies de couleur volées aux enfants des écoles. Non, les bancs sont ce qu'il y a de mieux, on peut même choisir le sien à son aise si on calcule bien le temps qui vous reste.

La vie qu'on mène aujourd'hui, disent-ils, plus une minute à soi (si je t'avais à moi, demoiselle aux soixante battements, qu'est-ce que je ferais de toi mon trésor sinon t'étrangler ma chérie au plus vite), les métros et puis les mass-média et leurs cadences, disent-ils - mais toi -, et la pollution, les voitures, le recyclage saloperie, la pub, sans parler du vietnam que ça dure ça dure cette guerre ah comme elle a la vie dure - mais moi tout doucement - on n'aurait pas cru tout au début quand elle était jeune et vous réveillait la nuit en pleurant ensuite elle est devenue adulte, ah on a eu beau marcher en hurlant pendant des heures, des banderoles au-dessus de la tête, longer aphones des kilomètres de ces cars vernis d'où giclaient par instants des cohortes pestilentielles, ça ne l'a pas empêchée de vieillir - mon enfant sur le sable mouillée -, ça ne l'a pas tuée, maintenant on la porte racornie dans un coin de la tête, enkystée indélogeable, il nous en faudrait une jeune avec des fraîches blessures qui nous réveillerait la nuit en pleurant. La vie qui nous mène aujourd'hui, disent-ils, la pub, le métro, la pollu, bientôt faudra porter des masques à merde parce que même les rivières, nos innocentes de jadis célébrées par tous nos grands auteurs ("La ribière aux eaux poures coule tranquouile en sinouant entre des rideaux de peupliers", touyours esta phrase dé lé libre dé classe il être resté dans mon mémoire porque la France il être como esta ribière qué yé veux pas mourir ici à Couba avant qué yé vou como es possible sinouer entre estos rideaux qué ça doit être lé plous beau du monde.), roulent à présent des poissons crevés ventre à l'air - sur le sable mouillé je marche -, pareil n'importe où qu'on aille, c'est tout pollu et compagnie, les cités-dortoirs, les haches élem qui nous dégringolent dessus, sans parler des scandales tous ces scandales ("Si ton oeil est pour toi un objet de scandale arrache-le", bon. Borgne, bon. Aveugle, bon. De proche en proche, voilà que sans yeux sans nez sans bouche sans oreilles. Pas beau à voir. Et tout ce qu'il faut s'arracher sournoisement par dessous les vêtements. Moi je préfère une bonne corde accrochée à une bonne branche.), les transports, les mass-merdia, le métro, la consommation, la télé, la pub, les cadences - je marche un pas après l'autre -, plus une minute à soi la vie qu'on mène recyclage saloperie automation avec encore ce Vietnam.

mais toi                                  mon enfant

              sur le sable mouillé

                            un pas après l'autre vers

mais moi sur le sable un pas après l'autre

       tout doucement un pas après

       toi         le sable un pas

                                                       vers

Surgie face au banc, la bonne femme debout dans ses pantoucles son cabas au bras a dit: "Pour laisser traîner son argent comme ça sur le trottoir, faut qu'il soit mort." Autorité. Verdict. Cabas réparé avec des rustines, oeil délavé sagace, cheveux rares tirés collés sur un crâne rose, debout dans ses pantoufles à fleurs. Je lui casse la tête? Bon, je la lui casse. C'est fait. Le temps de s'épousseter les mains il en arrive une autre, cabas rose, crâne à rustines, pantoufles. Où sont les vrais témoins? Plus le courage d'assomer la seconde bonne femme qui a des soeurs jumelles dans toute la ville.

J'ai tout vu j'étais là, assisté à la pièce depuis le début de sa fin - acte V, scène 1 - sans savoir que c'était l'acte V, et il n'y a pas d'acte VI, jamais, ça n'existe pas. Planté devant l'homme gris à casquette grise sur son banc en train de chuter au ralenti. Mais tout, là-dedans, marche à une allure effrayante, dévorer son restant la mort entre les dents, avant ce millième de seconde juste avant, la rumeur de toute une vie éjectée dans un petit chuintement misérable - drôle d'accouchement. La tâche à accomplir sur son banc dans le bref temps imparti, les scènes de l'interminable éphémère acte V, répliques boulées qui s'entre-dévorent, multitude des gestes inscrits dans une lente courbe tremblée.

J'étais là, tout et rien vu. Planté là à le regarder un geste après l'autre, gris sous sa casquette grise, assis, le bras droit arrondi posé sur la barre d'appui comme enserrant le souvenir d'une amoureuse, puis passant à tâtons de l'autre côté de la barre, replié autour à la façon d'un crochet parce que délibérément tout commence à chavirer.

Gris, concentré, effort gris pour accomplir la tâche décemment, sans bavures. Tout le haut du corps s'acheminant vers l'horizontale sauf le bras-crochet qui résistait, a résisté tant que la tête est restée droite. Plus la tête pesait vers la gauche, plus le crochet lâchait, s'ouvrait. N'est plus resté, témoignage d'un combat perdu, que la main droite agrippée encore à la barre d'appui. Et puis tombe enfin, et le bras entier, au ralenti, sur la cuisse droite. Voilà que la moitié de lui est déjà horizontale, ne sera plus, jamais, verticale. Où en est-on de l'acte V ? Scène 3 ou 4 et maintenant il devrait venir un confident, un sage vieillard, un domestique au visage rongé de fidélité, à qui parler dans ce temps d'arrêt. Pas vraimentarrêt: la main remue cherchant sa place exacte, la tête se balance entre nez et oreille, la casquette suit, ne lâchera pas.

 

Et si encore il n'y avait que ça. S'il n'y avait que la pub, la télé, le recyclage saloperie, le Vietnam - mais quoi -, le métro, la pollu, la consoommation, le Vietnam - mais toie t moi - le masque à merde, les mass-média, l'automation, les haches et le H, les transports saloperie, la technicité saloperie, les scandales saloperie, quoi encore, ah oui le Vietnam, mais c'est qu'il n'y a pas que ça. Il y a que nos enfants deviennent fous. Si encore ils nous tuaient - ta main-souris dans la mienne - mais non. A l'endroit des jeux d'autrefois ils passent sans rien voir, le visage livide brouillé comme derrière une vitre où glisse la pluie. Ne nous tuent pas hélas. Cherchent des ailleurs. Plus d'ailleurs. Longtemps qu'on les a tous massacrés - dans la mienne sur le sable des mers -, incendiés, rasés. Cherchent l'ailleurs des ailleurs perdus. Cherchent même plus. Sont là livides et passent et ferment la porte. C'est bien, dit-elle les dents serrées son petit courage sous le bras, j'ai compris, on va tout recommencer hein, table rase hein, repartir à zéro - le sable des mers nous marchons -, on finira bien par voir où ça s'est détraqué, le carrefour où on s'est trompé de route, et alors là suffit de, tout simple la bonne route et voilà. Seulement ils n'entendent plus. Seulement en remontant comme ça dans les détraques et carrefours à travers les pub télé saloperie Vietnam mass-merdia pollu et j'en passe, on pourrait bien arriver à la table d'accouchement, ce petit crâne dans la fente - nous marchons un pas après l'autre - acharné à sortir, et là et alors là et alors quoi...

mais moi

mais toi et moi

   ta main-souris dans la mienne

           sur le sable des mers

                      nous marchons

                           un pas après l'autre

                                                        vers

Restaient les deux jambes perdues là en bas, deux jambes encore d'homme assis, (vaguement) verticales, pieds touchant le trottoir, mais légèrement déboitées, la droite plus haute, genou déplié, tirant sur la hanche. Haler celle-là d'abord sur le banc. Aucune aide imaginable. Seule une tension des muscles de la cuisse, des muscles du ventre jusqu'à ce que le pied... voilà. Nous te saluons, pied droit posé sur le banc. Repos. Moi je regardais ne voyais rien, applaudissais à chaque scène réussie, aucune hypothèse quant à la fin de l'acte. Gris sous sa casquette grise, se préparant pour le prochain exploit. Là il faudrait un compère de foire, un bonimenteur quêtant dans la foule avec son gobelet en fer-blanc cabossé tandis que l'autre, ses grosses chaînes imprimées sur les omoplates et dans le gras du bras, reprend souffle.

La jambe gauche pend toujours, solitaire, sac de son, conicée entre le banc et la cuisse droite. La balancer ne sert de rien, c'est la remonter qu'il faut. Pas d'endroit pprévu pour elle sur le banc, jusqu'à présent. Attentionn, regardez, le voilà qui se tourne un peu sur le dos, suivez la manoeuvre: il touche terre (c-a-d banc) des deux épaules, son visage s'oriente dans l'axe du ciel, son genou droit suit le mouvement. Maintenant la place est dégagée. La jambe gauche d'un seul élan atterrit sur le banc. En un clin d'oeil l'homme rebascule sur son flanc gauche, ayant tout rassemblé à l'horizontale. Se referme comme un couteau. Applaudissements. Repos.

Tout serait parfait s'il n'y avait eu ce tintement suspect sur l'asphalte: quelques pièces de monnaie profitant de la rotation sur le dos ont glissé de la poche de sa veste ou de son pantalon. Va-t-il falloir les ramasser? Il va falloir, il faudrait. Alors qu'on ne demande qu'à souffler en paix avant les dernières scènes, ayant accompli le difficile regroupement final, tous les personnages présents sur scène pour qu'en un temps, en un lien, une seule action... Le bras droit s'est mis en chasse sans entrain - le gauche étant inutilisable, coincé sous le poids du corps, on n'en voit dépasser que la main, posée sur l'estomac. Les doigts de la main droite gris au hasard qui griffent le trottoir. Rien. Fatigue. Repos. D'autres pièces roulent, de quelle poche? comment? Une d'un franc décrit un large demi-cercle avant de se poser sous le banc, hors d'atteinte. Nouveau départ de la main chercheuse sur cinquante centimètres carrés de trottoir absolument vides. Renonce. Tant pis. Tout à l'heure. Une autre fois.Trop risqué. Et si la main griffeuse entraînait tout le corps à sa suite, s'il allait se retrouver tout entier sur le trottoir, à jamais incapable de regagner la planche (de salut), après tant d'efforts et de soins réunifiants...? D'ailleurs une autre scène s'amorce: tirés pas quelque fil invisible, les genoux remontent tâchant à rejoindre la poitrine. Quelqu'un le tient dans son poing par le milieu du corps, lui serre les veines, et tord.

 

 

C'est une vie, cette vie? Qui dit oui? Levez-vous.

On lui a fait rendre gorge. De la vie, il a tout avoué. Et qu'il la baisait (Je suis acoquiné à la vie, disait Balzac (pas Honoré, Guez). (Enfin, une vraie note d'histoire littéraire!) Pour tout dire, je ne fréquente guère ce Guez-là, j'ai trouvé ça dans le Littré à l'article Vie, p.1712, entre Vidure (de poulet) et Viédase qui signifie imbécile et aussi aubergine et aussi - mais ça on s'en doutait - pénis d'âne.) mais sans la moindre intention de régulariser la situation. En ménage avec elle. Juste un temps (disait-il). Et le jour où il s'apercevrait qu'elle le trompait de-ci de-là à son habitude - oui, elle avait mauvaise réputation, ça il le savait -eh bien il aurait vite fait de, ah ce n'est pas lui qui supporterait que. D'autres peut-être mais pas lui.

Vraiment! Mais ne lui avait-il pas déjà passé certains caprices, trop de caprices, depuis le début?

Des caprices oui, possible, légers, il fallait bien tout de même, on ne pouvait pas à la longue. C'est qu'il y tenait. Habitué? C'est ça, il y était habitué. Et puis quoi, c'est vrai, il l'avait dans la peau, la garce. Mais des vraies concessions, des concessions graves, jamais. Ça non.

Et comme ça tout doucement il avait avalé la pub la télé le Vietnam la pollu les mass-merdia l'Indochine le métro l'Algérie le coup de la baignoire le coup des électrodes toutes les pacifications les haches élem la consommation les abattoirs le recyclage saloperie le Vietnam les scandales le concorde les cités-dortoirs tout, y compris le Vietnam. Et le dimanche il la promenait encore à son bras, elle et son vieux chapeau criard, ses dents pourries, ses guibolles flageolantes, ses frusques rapiécées, traînant la savate, et rigolarde avec ça, égrillarde, faisant de l'oeil à tous les passants. Drôle de ménage. Jamais il ne se décidera à rompre.

 

Déjà très avancé, l'acte V. Plus tellement de répliques possibles. Le couteau presque fermé.

Alors; une brève secousse - hémorragie finale de petite monnaie coulant d'une dernière poche -, un ressort qui claque au centre, imperceptible détente des genoux, des mains, dans la salle. Pas d'acte VI, on vous l'a dit. Rentrez chez vous.

Le banc lui servait de colonne vertébrale, de plateau, de berceau, de bateau, lui ménageait l'humaine apparence d'un endormi, le portait tout entier, pierre chue, sur sa paume. Célébrons le banc, sa couleur verte, ses petits pieds contournés, sa barre d'appui, la rigueur de ses planches à bâbord et à tribord, son allure ascétique en même temps qu'affable.

Et moi qui voyais tout ne comprenais rien. Attendant l'encore, l'ensuite, l'après, guettant le prochain infime mouvement qui ne venait pas. C'est alors que la bonne femme du fond de l'avenue avec son cabas, l'oeil aigu sagace. Dans ses pantoufles à fleurs. Son regard sur les pièces éparpillées. Son regard des pièces perdues à l'homme gris casquette grise sur le banc. L'aller et retour des unes à l'autre, cause et conséquence en train de se coaguler dans sa cervelle sentencieuse sous le crâne rose à rustines... "Pour laisser traîner son argent comme ça sur le trottoir..." Raisonnement de pauvre, solide comme la pauvreté. Lui casser la tête comme aux messagers de jadis porteurs de (non supportables) vérités? Que l'acte V soit terminé, que le rideau inexorable descendait là-dessus, qu'il n'y avait plus rien à faire là ni pour lui ni pour moi, enfin je le voyais. Elle, hochant latête, autorité de l'oeil délavé sagace, plantée dans ses pantoufles face au recroquevillé à casquette voguant au-dessus de sa fortune abandonnée. Une qui sait les secrets ménagers, la façon pour les conserves et confitures, mains à rides lessiveuses expertes à couper cordons ombilicaux en détresse, courte sagesse-persil hachée menue " ... faut qu'il soit mort."

A petits pas, pantoufles à fleurs, cabas rustiné, cheveux rares tirés sur le crânes frotté de frais, marche vers la borne de police-secourss. Elle dira dans l'appareil: Venez déblayer... oui, le troisième banc du trottoir de gauche en partant du carrefour. Faut être propre. Faut que tout soit propre, dans nos rues comme dans nos maisons comme dans nos coeurs. Sainte Vierge du Bon Secours priez pour nous. Déblayons, déblayons.

 

Mon poisson innocent, ma petite aube méditative, mon étoile de lune, quand racorni, quand replié, horizontal, quand gris sur le banc, oui toi, même toi, quand pierre, quand lâchant sous toi ta monnaie, qui se souviendra, personne (mais moi, mais moi...), que tu fus poisson aube étoile.

Debout, verticaux, autour du banc, ils te regarderont, énumérant à haute voix tes crimes

mais moi

                                   un pas après l'autre

mais toi et moi                      nous marchons

                    sur le sable des mers

            toi et moi                tout doucement

                         un pas après l'autre

            ta main-souris dans la mienne         mon

enfant             sur le sable mouillé

           toi et moi   ta main-souris

                                              nous marchons

                                        un pas après l'autre

toi et moi                                        doucement

                                                                 vers